Un regard actuel sur la poterie berbère féminine du Rif, son état présent, son évolution et son avenir

Les potières du Rif, comme leurs cousines de Kabylie avec lesquelles elles partagent, avec peu de différences, la même langue berbère de racine zenatiya, et comme celles des autres tribus du nord du Maghreb, confectionnent une poterie d’usage courant avec une technique que les filles héritent de leurs mères depuis des temps immémoriaux. Elles la modèlent, la décorent sur engobe avec des pigments naturels, et les cuisent dans des foyers à ciel ouvert.

            Les poteries rifaines ont été connues des Occidentaux plus tard que leurs voisines algériennes et tunisiennes  (conquête française de l’Algérie de 1830 avec  surtout l’occupation de la Kabylie vers 1857, et protectorat sur la Tunisie en 1883). Elles ne commencent à l’être qu’à partir de 1925, après le débarquement des troupes espagnoles à Alhucemas, appuyées par l’armée française qui permet la fin de la guerre du Rif et y rend effectif le protectorat de l’Espagne. Il y a peu de publications avant cette date, en dehors d’un article d’Herber dans Hespéris en 1922[1].  Et même dans les années qui suivent on ne trouve que de brèves références dans des travaux ethnologiques réalisés par des interventores militaires des affaires indigènes durant le protectorat (Blanco Izaga, 1933). Les rares études sur la céramique durant le protectorat espagnol s’occupaient surtout des rares sites archéologiques puniques et romains, et n’accordaient aucun intérêt à cette très belle et intéressante poterie modelée rurale d’usage, véritable fossile vivant, vestige d’une façon de travailler la terre qui a peu varié depuis le néolithique.

 

 

Le pays rifain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  1

 


[1] Mais il porte sur le Zerhoun, zone d’occupation française, où se fabrique pour des raisons historiques une poterie de type « rifain », et non pas sur le Rif lui-même.

L’aire géographique où l’on trouve la poterie rifaine couvre toute la chaîne montagneuse du Rif  sur ses deux versants et ses contreforts. On trouve dans cette zone une mosaïque de soixante-sept petites tribus (cábilas) structurées en trois grandes unités dont les limites géographiques et ethniques ne sont pas toujours très nettement définies. Les « authentiques » tribus rifaines, berbérophones, occupent la zone centre-orientale du massif sur son versant nord ; les Ghomara forment un groupe de neuf petites tribus avec des caractéristiques comparables aux précédents, mais ils sont de langue arabe ou bilingues, et occupent la zone centre-occidentale ; enfin le grand groupe des tribus Jebala, d’un mot arabe qui désigne la montagne, qui occupent la partie occidentale du massif et la zone centre-occidentale de son versant sud. Intégrés dans cette zone Jebala, se trouvent aussi les habitants de la région appelée « pré-Rif » où les reliefs  s’adoucissent, et qui est la zone la plus fertile et la moins abrupte.

 

            Administrativement, cet espace occupe les provinces de Chefchaouen, Al Hoceima, Taounate et une partie de celles de Nador, Taza, Tetouan et Sidi Kacem. Hors de cette zone bien délimitée, il existe un petit foyer de production au nord de la ville de Meknès dans le Jebel Zerhoun. Cette région a en effet été peuplée par des rifains des tribus des Beni Touzin et des Aït Ouriaghel déplacés durant le règne du sultanat Sidi Mohammed ben Abderrahman (1859-1879), et en dépit de la distance qui les séparait de leur territoire initial, leurs femmes  ont continué à confectionner pendant un siècle et demi, avec peu de différence, les mêmes poteries, avec les mêmes formes et la même technique que celles de leur pays d’origine.

            Du fait de la disposition de la chaîne montagneuse du Rif, qui s’étend parallèlement à la côte méditerranéenne, et de son altitude, avec une série de pics qui dépassent les 2000 m, culminant au Tidiguin qui atteint 2.452 m, s’y étagent des zones très diverses aussi bien du point de  vue de la climatologie que de celui des paysages.

 

            Les régions de la partie occidentale et sud-occidentale bénéficient des précipitations atlantiques. Les zones basses y sont fertiles et les rivières qui descendent des hauteurs y coulent toute l’année alors que les collines de moyenne montagne sont couvertes de chênes verts, de chênes liège et d’oliviers qui forment la typique forêt méditerranéenne; ce secteur et le plus favorable à l’agriculture et à l’élevage, et ses maisons sont en adobe (briques crues) avec des toits inclinés en chaume mais maintenant souvent remplaçaient par de la toile ondulée.  

 

            Les cimes de la zone centrale du massif, les plus élevées, sont couvertes de magnifiques forêts de cèdres et de sapins ``abies pinsapo``  qui créent un milieu alpin; les neiges sont fréquentes en hiver et les possibilités de cultures sont limitées par le froid et le caractère escarpé du terrain. Aujourd’hui elles se réduisent au cannabis.

Le versant nord du Massif est le plus abrupt car  il tombe rapidement vers la mer. Les nuées atlantiques, arrêtées par les sommets, n’alimentent que maigrement les rivières, qui n’ont qu’un cours réduit.  Il ne pleut vraiment que lorsque arrivent les rares bourrasques venues du nord, mais elles sont alors torrentielles et peuvent occasionner des alluvionnements importants. Dans ce secteur, l’agriculture se réduit à de petites parcelles de céréales, surtout de l’orge et du blé, et à de petits jardins le long des cours d’eau généralement saisonniers. On n’a qu’un élevage de subsistance, chaque groupe familial possédant quelques bêtes, généralement des chèvres et des brebis. Les maisons, adaptées à la climatologie et au terrain sont d’adobe, avec des toits plats.

 

Dans la zone plus orientale du massif, les précipitations atlantiques sont presque inexistantes: c’est la partie la plus sèche, où l’on enregistre le plus faible indice pluviométrique et où commence un climat semi-désertique.

 

Potières et poteries du Rif

 

Protégé par ce paysage aussi accidenté que contrasté, et ancrées dans une tradition millénaires, les femmes du Rif, fidèles à leur culture, ont su rester en marge des influences culturelles et technologiques qui, tout au long des périodes qui ont jalonné la protohistoire et l’histoire méditerranéenne, créant une poterie spécifique et originale, dont elles ont conservé l’usage bien qu’elle ait a peu varié depuis les créations primitives du Néolithique.

 

Traditionnellement, chaque femme voit ses journées occupées par de multiples tâches, astreinte au cours de ses journées. Dans sa jeunesse il lui faut s’occuper  de ses frères et sœurs moins âgés, soigner les bêtes, ramasser les herbes. Plus âgée elle doit effectuer les travaux des champs et  la moisson, entretenir la maison, faire la cuisine… Parmi toutes des tâches, il faut inclure le travail de l’argile. Chaque femme fabriquait elle-même son four à pain en argile et modelait le brasero  (anafe) qu’elle utilisait pour la cuisine. Les plus habiles s’enhardissaient à modeler des récipients plus spécialisés et complexes, cruches, jarres, pots, etc., mais sans se consacrer exclusivement à ce qui ne représentait qu’une partie de leurs tâches domestiques. Elles y travaillaient lorsqu’elles le pouvaient et lorsque la météorologie le leur permettait, et fabriquaient ainsi la plupart du temps les pièces nécessaires à la maison. Lorsqu’elles en faisaient davantage, elles les échangeaient avec leurs voisines, et ce n’est que lorsqu’il y en avait davantage qu’elles les descendaient au souk de la tribu pour les vendre.

 

Ce savoir relatif au modelage de l’argile se transmettait de mère en fille depuis la nuit des temps, de même que les formes et les décors propres à chaque tribu. Dans la décoration, pleines de symboles, on voit des signes que l’on retrouve sur leurs bijoux, leurs tissus, et sur les tatouages que les femmes se faisaient traditionnellement sur le front, le menton, les joues et sur les extrémités du  corps en général. Comme les signes portés sur les poteries, ces derniers ne se voulaient pas qu’esthétiques, mais possédaient une grande charge symbolique  et prophylactique, et servaient en même temps de signes d’identification tribale.

 

Ces femmes, en milieu rural, n’ayant jusqu’à il y a assez peu de temps pas de contact avec l’instruction scolaire, ont  porté et transmis toute la riche tradition orale rifaine. Dans les zones de langue tarifit,  idiome sans écriture (même si l’on essaye actuellement d’introduire l’alphabet tifinagh), ce sont elles qui ont conservé la langue vivante en la transmettant de mère en fille. Dans le Rif, comme dans les autres cultures qui n’ont pas de tradition écrite, ce sont aussi les femmes qui, par le biais des symboles géométrisés qui constituent comme une très ancienne  écriture, ont transcrit sur leurs poteries leur besoin de protection, de fertilité, de fécondité…

 

Durant les 48 voyages que nous avons effectués dans toutes les tribus du Rif où l’on trouve des femmes potières,  et dans l’étude comparative que nous avons ensuite effectuée avec les rares pièces trouvées lors de fouilles archéologiques, nous nous sommes rendu compte que, bien que des millénaires séparent les deux époques, il y avait de très grandes ressemblances  dans les techniques de modelage, de décoration, de cuisson, et dans les formes mêmes des pièces. Les points communs sont en effet nombreux entre ces poteries et celles qui ont été trouvées dans quelques sépultures mégalithiques  d’Afrique du Nord, les poteries berbères trouvées dans diverses nécropoles puniques de la région de Constantine, les vases de Tiddis du second siècle avant J.C.,  ceux  qui, en Sicile datent des débuts de l’Age des métaux comme sur le site de Castellucio, ou ceux encore qui, à Chypre, sont d’époque énéolithique.

 

S’agissant des formes, en particulier celles à bec tubulaire verseur,  la proximité géographique incite à faire ressortir  les ressemblances avec  les poteries de la culture d ‘el Argar, dans le Sud-Est espagnol, ainsi qu’avec quelques poteries carénées du bronze valencien. On pense aussi à la poterie riche et variée du site ibérique d’Ullastret  (Gérone), où l’on trouve un vase avec  le même engobe et  la même décoration  représentant des yeux  que celle qui existe actuellement chez les Ouled Ben Hamamou (photo 4.5  2.1), et un vase avec bec tubulaire verseur  comparable à ceux utilisés pour la traite chez les Beni Gmil dans la seconde moitié du siècle passé (photo 4.6  2.2).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  2

Les vases zoomorphes qui se font actuellement dans la tribu des Ouled Ben Hamamou présentent une similitude curieuse avec des poteries en forme d’oiseau trouvées dans des sépultures des IVème-IIIème millénaires sur le site de la Zarcita, ou Tholos del Moro,  conservés au Musée de Huelva, que l’on peut considérer comme des vases rituels. Dans cette tribu, on continue à fabriquer ces vases aviformes dont l’origine est sans doute rituelle, mais du fait que la religion musulmane prohibe ce type d’objets, les potières continuent à les fabriquer sans leur donner de signification religieuse, mais sans être non plus en mesure d’en donner une explication

(photos 4.6.  3-1, 3-2).

 

Sur les mêmes sites archéologiques, apparaît une série de plaques en forme d’idoles sur lesquelles se répètent des séries de triangles semblables à ceux qui décorent certaines des poteries de la tribu des Ouled Bou Soultan (photo 4.6.  3-3).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  3

           La coïncidence des formes et décors généralement géométriques et schématiques des poteries rifaines avec ceux des poteries très anciennes, aussi bien qu’avec les motifs que l’on trouve sur les sites de gravures rupestres de toute l’Afrique du Nord, où apparaissent les mêmes croix, épis, serpents, etc… est révélateur de leur archaïsme et de leur peu d’évolution ( photo 4.6.  4).

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  4

Le fait que la poterie rifaine soit exclusivement utilitaire, fabriquée par les femmes pour le seul usage du douar et avec une aire de dispersion qui dépassait rarement les limites de  la tribu, ajouté au caractère berbère affirmé des Rifains et à leur isolement géographique, a permis que ces productions n’aient pratiquement pas évolué et soit arrivées à la fin du XXème siècle avec très peu de variations par rapport aux époques les plus anciennes.

Malheureusement, l’aire de production de ces poteries se trouve actuellement  drastiquement réduite. La relève générationnelle s’étant  rompue, beaucoup de potières ne peuvent pas passer le témoin  de leur savoir à leurs filles et, trop âgées elles-mêmes pour continuer ce travail, l’abandonnent et laissent tomber dans l’oubli cet art millénaire. Ces vases avaient une importance primordiale dans la vie de la tribu, d’une part en raison de leur utilité, et d’autre part parce qu’ils portaient un riche décor dont les dessins emmenaient vers tout un univers  de symboles en rapport avec un  monde de mythes et de superstitions, qui nous fait entrer au plus profond de la culture berbère. Du point de vue de leur usage, ces poteries sont maintenant remplacées par d’autres types de récipients, et la modernisation des coutumes leur fait aussi perdre leur valeur symbolique.

 

En très peu de temps, est intervenue une transformation profonde tenant à la fois à un épuisement de la  production et à une modernisation d’ensemble de ses conditions. Il a suffi de quelques années pour que l’on assiste à une désuétude liée à la diffusion rapide de  vaisselles de verre, de métal ou de faïence, plus solides et plus légères, alors que la symbologie était oubliée par une jeunesse davantage tournée vers des modes occidentales et orientales où la tradition n’a pas de place, et éduquée de plus dans un système scolaire officiel où, jusqu’à il y a très peu de temps, tout ce qui était berbère ou n’appartenait pas au « credo » islamique était nié.

 

Lorsqu’en 1994 nous avons commencé à réaliser un premier inventaire de la poterie rifaine, dont le résultat fut la publication du catalogue  Cerámica Rifeña Barro Femenino, nous avons pu constater que des jarres et cruches à eau, des plats, des barattes, des plats à pain, des marmites, étaient vendus dans tous les souks. Dix ans plus tard, tout cela avait pratiquement disparu de la vente,  et seules quelques potières isolées continuaient à descendre y vendre leurs  rares productions (photo 4.6.  5).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   5

 

Cette disparition s’est accompagnée d’une détérioration de la qualité. Auparavant, le fait qu’il y ait plusieurs potières dans chaque tribu créait  une certaine émulation, d’où résultait une élaboration plus soigneuse et  une meilleure finition des pièces. Maintenant qu’il n’y en a souvent qu’une, dont la production est vendue par anticipation, même si les pièces sont toujours faites selon les normes tribales en ce qui concerne la forme et les décors, le soin apporté au modelage, à la décoration, et surtout à la cuisson laissent beaucoup à désirer.

 

Il ne subsiste dans le Rif que deux tribus avec un nombre de potières suffisant pour que la survie de la poterie ne semble pas pour l’instant trop problématique. La première est la tribu des Beni Saïd avec le centre d’Ifran Ali, où pratiquement toutes les femmes travaillent l’argile. La poterie qu’elles produisent, bien que modelée comme dans le reste du Rif, se différencie de ses voisines en ce que la décoration n’y est pas peinte, mais incisée, les motifs les plus caractéristiques étant réalisés avec la très ancienne technique de l’impression cardiale[1], bien qu’actuellement le désir de modernise le procédé ait fait substituer la coquille du cardium edule par une roulette a pâtisserie, l’effet esthétique restant le même. Le mode de cuisson diffère aussi quelque peu de celui  que pratiquent les populations voisines puisque, bien que les pièces soient également cuites au contact du combustible, ce n’est pas à ciel ouvert mais dans un four fermé semblable à celui qui sert à faire cuire le pain.

 

La poterie ainsi produite, d’une couleur rouge-orangée caractéristique, se diffuse très bien commercialement et est très appréciée dans tout le Maroc pour cuisiner car indépendamment de ses qualités esthétiques, elle résiste parfaitement au feu. On la trouve de ce fait dans tous les postes de vente sur les routes marocaines.

 

La seconde tribu où, bien qu’en moindre quantité qu’à Ifran Ali, il subsiste quelques potières, est celle des Beni Mesguilda avec ses centres de Qtout, Tarfnia, Fraoua, mais surtout Slit. Là les femmes, bonnes potières, fabriquent une poterie modelée et décorée sur engobe blanc avec des motifs noirs et rouges peints avec des oxydes de manganèse et de fer. Ces centres, entre autres sortes de poteries, étaient traditionnellement producteurs de jarres à eau ; une fois celles-ci abandonnées pour des bidons de plastique, les potières continuent à travailler, mais leur production est maintenant à destination touristique. Nous avons déjà évoqué la dégradation des productions dues au manque de concurrence entre les potières, mais on peut constater dans ce cas que le fait que les poteries ne soient plus destinées à être utilisées, ce qui obligeait les potières à davantage de soin, en est aussi une cause.

 

Fin 2005, lors de voyages effectués surtout dans la zone rifaine de la province de Taounate, nous avons observé que les potières cessaient progressivement de travailler la terre pour des motifs divers, de telle sorte que bientôt il n’y aura plus de  potières en activité dans ces tribus. Leurs santé est déjà très altérée par l’âge, les filles mariées sont allées vivre dans la maison familiale de leur mari ou sont parties en ville, et les fils ont souvent émigré en Europe d’où ils aident économiquement leurs parents. Par ailleurs ces fils qui, selon la tradition berbère auraient dû se marier et continuer à vivre sur place avec leur nouvelle famille dans la maison paternelle, étaient partis sans idée de retour, emmenant lorsqu’ils étaient mariés leurs femmes à l’étranger.

 

Le résultat de cette situation est que beaucoup de potières âgées, plutôt que de vieillir dans des maisons rurales sans eau courante, s’en vont vivre en ville chez leur fils ou leur fille, laissant la poterie tomber dans l’oubli, rompant ainsi définitivement les traditions culturelles ancestrales et  leur art traditionnel.

 

L’évolution de la poterie rifaine.

 

Sur le versant sud du Rif, le facteur principal d’évolution de la poterie a résulté de l’action des agents commerciaux qui s’étaient mis à parcourir tous les coins du Rif à la recherche de pièces intéressantes  pour approvisionner les bazars touristiques de Fès, Meknès et surtout Marrakech, pour remédier au problème  de leur rareté croissante et  de la faiblesse de la production, alors même que l’on constatait le grand intérêt des touristes pour ce type d’objets, parfois vendus comme antiquités ou pièces sorties de fouilles archéologiques, créant un marché prospère au Maroc et dans d’autres pays.

 

Fatigués de parcourir par des pistes les villages potiers à la recherche de potières de moins en moins nombreuses, durant la seule période d’été, constatant la disparition des potières et la difficulté de les localiser dans des douars éloignés et d’accès difficile, ces agents commerciaux  ont cherché une alternative commode et surtout plus assurée du point de vue de la production. Ils ont trouvé la solution de centraliser leurs commandes dans la tribu des Beni Mesguilda. Cela a produit un nouveau concept de cette poterie traditionnelle ancestrale qui a conduit à donner plus de valeur à la production qu’à la tradition.

 

Dans les centres de production déjà évoqués de cette tribu, Slit, Qtout et surtout Tarfania bien reliée par la route avec le sud du Rif, plus proche de Fès  et des grands centres touristiques, ils avaient trouvé un centre potier susceptible de satisfaire leurs besoins en poterie rifaine. Cela a eu bientôt  pour effet que presque toutes les femmes se sont mises à travailler l’argile et à copier les modèles que leur fournissaient les commerçants.

 

Ces derniers ne sont intéressés, dans ces imitations,  ni par la qualité, ni par la conservation des formes et les décors mais seulement par l’obtention d’une quantité suffisante des exemplaires qu’ils considèrent comme les plus commercialisables.  Les femmes de cette tribu, bonnes potières, ont été encouragées par le succès rencontré par cette  production non tournée auquel le modelage et le mode de cuisson donnent un aspect ancien, n’ont pas de problème pour reproduire toutes les formes avec plus ou moins de fidélité, mais elles sont incapables de reproduire les décors des diverses tribus qu’elles veulent copier, et toutes ces imitations sont décorées des motifs spécifiques et aux couleurs propres aux Beni Mesguilda (vase a eau et pot a lait de Idarduchen

(photos 4.6. 5-1 et  4.6. 5-2).

 

Ce sont des losanges, des triangles, des motifs végétaux, etc. Il se produit ainsi une rupture dans la relation identitaire tribale où se combinent depuis toujours forme et décor. Apparaît ainsi une nouvelle poterie féminine hybride, vide de contenu symbolique, sans rapport non plus avec les pièces qui ont servi de modèle. L’on peut voir ainsi  sur le marché actuel des poteries du Rif de tribus qui ont cessé d’en produire depuis plus de quinze ans (photo 4.6.  5-3), mais avec des décors des Beni Mesguilda.

 


[1] Il s’agit d’un mode de décoration répandu au Néolithique dans certaines régions du bassin méditerranéen. On imprime le décor à l’aide du bord denté et sinueux d’un coquillage bivalve très commun, qui du fait de sa forme en cœur est appelé aussi cardium

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photos 4.6  5

En second lieu, les tribus potières traditionnelles se trouvant éloignées les unes des autres, il est très difficile de réaliser des projets d’avenir et de modernisation des productions, et cela l’est aussi de créer des ateliers spécialisés dans l’enseignement de technologies nouvelles. Il n’existe que deux associations qui s’efforcent de favoriser la poterie féminine berbère, l’une dont le siège est à Rabat, l’autre à Al Hoceima. Elles résultent d’initiatives importantes mais différentes, dont résultent des changements dans la poterie berbère du Rif, aussi bien sur le versant nord que sur le versant sud.

 

L’association « Terre des femmes », dont le siège est à Rabat, la plus respectueuse des potières et de leurs familles, a le projet de préserver et de promouvoir la poterie féminine du nord du Maroc. Elle contribue, à la différence des commerciaux qui demandent comme on l’a vu des imitations de poteries d’autres tribus ou de formes anciennes, à la modernisation de la poterie en s’efforçant, pour satisfaire un marché européen surtout intéressé par des objets pratiques et utiles, de fournir des pièces nouvelles avec des formes plus urbaines, verres à vin, passoires, pots de fleurs, sucriers, etc(photos 4.5.  7- 2 a 5), on retrouve la même soupière (photos 4.5. 7-1 et 13-3)  qui est reproduite au tour a pied par les potières de la coopérative de Idarduchen  )  Il se crée ainsi une poterie rurale nouvelle, plus commerciale, dont la modernisation est favorisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   7

Sur le versant nord du Rif, dans la province d’Al Hoceima, à Idardouchen, qui appartient à la tribu des Aït Ourriaghel, c’est une coopérative qui se charge de promouvoir et commercialiser la poterie. L’association, inaugurée en août 2004, s’intéresse au développement des femmes de la région, et a créé un centre où s’effectue une visite médicale par semaine, qui veut aider les femmes et leurs enfants, et comporte un atelier de couture, des cours d’alphabétisation et un atelier de poterie moderne et traditionnelle.

 

 

photo 4.6  8

Lors de la visite que nous y avons faite en mars 2005, nous avons constaté que l’atelier de poterie de ce centre était bien accueilli par les jeunes filles de la localité, et surtout par les filles et petites-filles des potières âgées qui considèrent plus favorablement un travail en équipe que fait seule à la maison sans possibilité de communiquer avec le monde extérieur, à la façon de leurs aïeules, ce qui constitue un premier pas vers la modernisation.

 

Deux salles sont consacrées à la poterie, que l’on a d’emblée appelées « salles de poterie moderne », dénomination clairement indicative des objectifs du projet. L’atelier est doté de tables de travail, de tournette basse (photo 4.6. 9-2), d’un four électrique (photo 4.6.  9-1), de sept tours actionnés avec le pied et de trois tours  électriques (photo 4.6. 10-2).

La professeur, venu de Fès, enseigne à ses élèves d’autres techniques et façons de travailler, leur apprend à tourner les pièces aussi bien avec le tour à pied qu’avec les tours électriques, mais ceux-ci ont été rapidement délaissés dans un coin de la pièce, car l’apprentissage est très difficile pour ces jeunes potières   (photo 4.6.  10-2).  On a aussi essayé d’introduire le moulage (photo 4.6.  10-1), mais cette technique n’a pas eu non plus de succès et au bout d’un certain temps les moules ont été retirés. Actuellement, on utilise majoritairement le modelage traditionnel, mais en remplaçant le disque d’argile sur un plat à l’envers qui sert de base, par la tournette basse actionnée à la main (photo 4.6.  11-1), avec une utilisation occasionnelle du tour à pied (photo 4.6.  11-2) pour la reproduction de céramique tournée.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   10

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6  11

Innovation et perspectives

Dans  l’intimité du coin de la cour, lieu sacré où chaque potière traditionnelle occupait un espace qui lui était exclusivement réservé, elle modelait  au sol les jambes repliées, ou debout mais pliée  en deux si la pièce était de plus grande taille. Elle  réalisait seule  tout le processus de fabrication, puis, avec un pinceau fait  de poils de chèvre qu’elle avait  fabriqué elle-même, elle peignait un décor impliquant  toute une  magie héritée au travers des siècles. Elle allait ensuite chercher le bois pour préparer la fournée, y mettait le feu et le  surveillait durant tout le processus de cuisson.

De là on est passé à un travail qui se fait en commun et sur des tables où l’on peut s’appuyer. Assises sur des chaises, les jeunes filles décorent les vases en discutant de leurs thèmes favoris. Toute cette nouvelle sociabilité influe de manière influe considérablement et de façon irréversible sur la forme de penser, de travailler et d’envisager la nouvelle poterie rurale. Chacune a une tâche particulière. Les unes pétrissent l’argile, d’autres modèlent, d’autres tournent et d’autres décorent, non plus avec le pinceau de poils de chèvre, mais avec des pinceaux industriels (photo 4.6.  12)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   12

 alors que les plus âgées s’occupent de la cuisson des pièces au four électrique. Aucune d’entre elles n’a appris le cycle complet de la fabrication. Chacune choisit la tâche qu’elle se sent le plus à même d’effectuer.

La coopérative augmente par ailleurs l’échantillon pour que la production soit plus attrayante pour le consommateur local et surtout pour le touriste. On se concentre sur les pièces les plus demandées et les plus commercialisables. On amène ainsi comme modèles des céramiques de Fès, comme la soupière (photo 4.6 13-1). Elle est fabriquée avec un tour à pied, mais la finition et les décorations finales correspondent à la technique et aux motifs traditionnels d’Idardouchen.

 

Pour le moment, la production la plus importante dans ce centre d’Idardouchen reste la poterie modelée traditionnelle, mais constamment de nouvelles pièces y font leur apparition, comme deux gargoulettes unies par une anse (photo 4.6. 13-2), des marmites ressemblant à des couscoussiers mais en une seule pièce (photo 4.6. 13-3), et d’autres objets dont les formes sont nouvelles. Cela fait que peu à peu se crée sur les lieux de production une poterie hybride qui mêle les formes anciennes et la décoration moderne (photo 4.6. 13-4) créée par les nouvelles potières, et des formes nouvelles décorées de façon traditionnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   12

On voit aussi apparaître sur le marché des pièces dont nous ignorons la provenance. Elles mélangent les formes et la symbologie de diverses tribus rifaines aussi bien du versant nord que du versant sud. Ces plats (4.6.14) sont décorés selon la tradition des poteries d’Idarduchen et Thirza (tribus du versant nord), mais avec introduction de la couleur rouge que l’on ne trouvait que sur les décors des tribus du versant sud. Ce ne sont pas de simples reproductions, comme celles que fabriquent les Beni Mezguilda, mais on y constate comme l’ébauche d’une créativité dont le résultat est assez réussi, en dehors du fait qu’elles sont décorées avec des peintures acryliques, ce qui en affaiblit sensiblement l’effet. Cela montre une fois de plus que cette poterie est à la recherche de nouvelles expressions, et cherche à innover à partir des moyens limités qu’elle met en œuvre".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6     13

Ces dernières années, nous avons aussi observé, dans certaines expositions consacrées à la poterie modelée féminine traditionnelle du Rif, l’apparition de nombreuses pièces aux formes ambiguës, qui ne sont en rien fonctionnelles, bouteilles?  gargoulettes? avec deux becs verseurs et un col court et ouvert, décoré de figures anthropomorphes, avec deux cercles de chaque cote de l’anse, donnant l’impression d’un visage avec un tatouage sur le front (photo 4.6. 15  Catalogue exposition « El Arco de la vida »). Ce sont des pièces étranges, qui cherchent à présenter un caractère à la fois ancestral et créatif, bien éloigné de la tradition.

 

 

 

 

 

 

 

photo  4.6    14

 

Tous ces changements feront que dans quelques années il se sera produit une nette évolution dans la poterie du Rif central. Ayant perdu toute utilité, il y aura des ateliers traditionnels qui reproduiront des pièces cherchant à conserver une partie de la tradition ancestrale, comme cela est arrivé aux Canaries où après la quasi disparition de la poterie modelée féminine de tradition berbère Guanche, les nouvelles générations de potiers aussi bien que de potières, conscientes de l’importance de leur culture, reproduisent les pièces anciennes avec les techniques d’autrefois, mais créent aussi, avec la même technique du modelage, des formes actuelles purement décoratives.

 

Pour le moment, cette modernisation ne se fait à Idardouchen que très timidement. Les jeunes potières ne sont pas conscientes de leurs potentialités et des possibilités que pourraient leur ouvrir leur travail, car la formation et l’échange d’idées sont pratiquement inexistants. Elles se contentent  de reproduire les vases qu’on leur donne comme modèles, aussi bien d’origine hispano-arabe tournées et émaillées que modelées appartenant à la tradition locale. Il faut attendre quelques années pour que l’on voie coexister d’une part la poterie traditionnelle, d’autre part des productions potières de nouvelle génération. Dans l’immédiat, la poterie ancestrale, avec sa symbologie gravée à l’état pur dans la mémoire de la potière depuis l’enfance et transmise de mère en fille,  s’est perdue dans l’oubli, bien que les nouvelles formes de fabrication potières restent reliées aux anciens décors, comme par un cordon ombilical, par les modèles affichés au mur par la professeur. (photo 4.6.  16).  

 

 

 

photo 14.6   16

On peut espérer qu’un jour on verra s’éveiller chez une jeune potière la créativité et le désir de faire naître  quelque chose de différent, car dans cette tribu existe dans les gènes les plus profonds de toutes les femmes, le « métier de potière » hérité de leurs ancêtres.

Quant à la poterie d’Ifran Ali, dans la tribu des Beni Saïd, on constate que c’est, de tout le Rif, celle qui manifeste la meilleure santé. Cette poterie est vivante car ses formes traditionnelles, tajines, plats et marmites, continuent à être très utilisées par la clientèle rifaine et par celle de tout le Maroc. Il est facile d’observer, dans tous les points de vente situés le long des routes, des gens du pays en acquérir. De ce fait, c’est celle qui a le plus étendu sa production à des formes nouvelles, lampes, verres à vin, cendriers, tamis, coupes à fruits, plats, poêles, soupières, et toutes sortes d’objets très variés (photo 4.6. 7). Cette adaptation aux exigences d’un public plus jeune et moderne assure l’avenir de ce centre potier.

 

Comme en écho à ces perspectives, lors de notre dernière visite à la coopérative d’Idardouchen en juin 2011, nous avons vu des petites filles et des petits garçons jouant indifféremment dans la cour à modeler l’argile, (photo 4.6.  17)   imitant parfaitement les gestes de leurs mères potières. Cela indique que l’art de la poterie est là en mouvement vers un futur de changements dans ses structures culturelles traditionnelles. Alors qu’il s’agissait jusqu’ici de fabrications exclusivement féminines, on voit s’ouvrir la possibilité que des mains masculines se mettent dans quelques années à modeler l’argile, rejetant dans le passé le fait, profondément ancré dans la culture berbère rifaine, d’un art de la poterie dont les hommes seraient exclus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo 4.6   17